LA FIN DE L’HISTOIRE

UNE VISION DU FUTUR (FICTION)


Le silence se fit dans la salle. L’orateur tant attendu entra enfin en scène. La jeune femme fit quelques pas timides avant de saluer la salle du geste typique de « ceux qui vivent près des lacs ». Sa main repliée, elle alla se poster derrière le pupitre où l’attendait une carafe d’eau claire et un verre. Une gorgée d’eau plus tard, elle commença son discours :


« Bonjour, je suis Llyn, dite « Aiyana », du lac du nord. Je suis ici, parmi vous, ce soir, pour vous raconter la fin de l’Histoire. Cette histoire, celle de ceux qui nous ont précédés, est une histoire vraie. Je la raconte telle qu’elle m’a été transmise sans rien ajouter ni omettre…

Les civilisations sont comme les hommes, elles naissent, grandissent et meurent. Certaines ont des enfances troublées, d’autres traversent des épreuves, d’autres ont des fins heureuses. Certaines sont faites pour parcourir les étoiles, d’autres pour regarder le soleil se coucher. Chacune d’elles doit trouver sa voie tout comme chacun de nous.

Certaines ont des destins tout tracés et trouvent intuitivement leur voie, d’autres s’égarent un temps, d’autres encore perdent leur chemin sans espoir de le retrouver. Certaines sont aussi brillantes que fugaces, d’autres vivent une longue vie morne et sombre.

Aujourd’hui, en ce lieu, c’est de notre civilisation dont il est question, celle née il y a des milliers d’années au bord de quelques cours d’eau… et de la fin de son Histoire.

L’Histoire, c‘est ce qui sépare la naissance soit de la mort, soit du premier pas sur le bon chemin. Notre histoire fut longue, interminable même, si on la compare à certaines, mais aussi si courte si on se réfère à d’autres.

Sachez que nous avons pris tout notre temps pour être sûr de bien choisir et de faire toutes les erreurs que nous devions faire. En effet contrairement à d’autres c’est par nos erreurs que nous avons appris.

Nous avons été des exemples lumineux pour certaines civilisations, des exemples à suivre ou à ne pas suivre. Sur notre chemin vers la fin de l’Histoire nous avons permis à plusieurs civilisations d’avancer plus vite en évitant nos erreurs et à d’autres d’hâter leur fin en les commettant.

Ne jugez donc pas ceux qui étaient là avant vous, ne jugez pas leurs erreurs, elles étaient des traits de génie. Ils ont fait ce qu’ils devaient faire au moment où cela devait être fait pour en finir avec l’Histoire et prendre notre place dans le grand cercle.

Nos erreurs ont de multiples noms, mais une seule cause : la peur : la peur d’être seul, la peur de la différence, la peur de l’uniformité, la peur de ce qui est autour, la peur de ce qui est à l’intérieur, la peur de la mort, la peur de la vie. Nous avons eu peur de tout et nos peurs ont donné naissance à nos pires erreurs : la religion, la guerre, la ville, le désir…  »


Des murmures angoissés parcoururent la salle. Llyn connaissait la portée ce qu’elle avait dit, ces terribles mots s’apparentaient à un poison qui résonnait en elle, réveillant parfois d’horribles pensées, mais ils devaient être dits pour que personne ne les oublie. Llyn but quelques gorgées d’eau pour se laver de ces mots puis reprit :


« Des mots que même à présent, des siècles après leur disparition de notre vie, nous ne pouvons évoquer sans en avoir peur. C’est là notre dernière peur.

Quelle fut notre première peur, notre première erreur ? Ce fut la peur d’être seul. La peur d’être seul nous fit chercher désespérément des êtres vers qui nous tourner comme les enfants recherchent la présence rassurante de leurs parents. Alors nous avons regardé vers le haut, mais pas assez loin. Nous nous sommes arrêtés au ciel alors que ceux que nous cherchions, nos amis depuis toujours, étaient dans les étoiles. C’est en ne regardant pas assez haut que sont nées les divinités, des déesses tout d’abord, tant la magie de l’enfantement fascinait nos ancêtres… puis des dieux quand les hommes comprirent que les femmes avaient besoin d’eux pour faire des enfants. Les dieux proliférèrent. Ils eurent des femmes et des enfants. Ils devinrent si nombreux qu’ils finirent par n’avoir plus aucun rôle à force de se les partager et qu’ils en vinrent à passer le plus clair de leur temps à s’occuper de leurs affaires plutôt que des nôtres. L’homme crut alors trouver la solution en adorant un seul dieu, un dieu unique dont l’unique rôle était de s’occuper de nous. Ce dieu porta plusieurs noms au cours des âges, mais resta finalement le même : masculin, omnipotent et immatériel.

Nous nous sommes fait tant de mal au nom des dieux, nous avons justifié tant de crimes odieux, nous avons versé tant de sang et de larmes sans qu’une seule divinité ne vienne retenir notre bras ou fasse entendre sa voix. Il nous fallut très longtemps pour réaliser notre erreur et encore plus longtemps pour l’accepter.

Notre deuxième peur fut celle de la différence. Cette peur nous poussa, pour nous y soustraire, à vouloir se séparer selon des critères de plus en plus complexes : la tribu, le clan familial, le sexe, la couleur de la peau, le lieu de naissance, la langue, la religion, les idées, les opinions, les gènes.

Loin de faire disparaître la peur, cet éloignement de l’autre le rendit mystérieux, étranger et finalement perçu comme dangereux. La peur grandit et avec elle le besoin de la faire disparaître en faisant disparaître sa cause. Ainsi nous avons inventé la guerre, les massacres, l’extermination. La guerre et la violence semblaient des solutions si faciles que nous avons mis très longtemps à nous rendre compte qu’elles ne résolvaient rien et nous faisait commettre d’autres erreurs. La guerre amenait la guerre, la violence appelait la violence. Au lieu de nous libérer, la guerre nous asservit et nous abaissa plus bas que les animaux. Nous avons le sombre fardeau d’avoir été les seuls êtres sur Terre et les rares parmi les étoiles à tuer leurs semblables.

La guerre donna naissance à une autre terrible erreur. Pour nous protéger des guerres, nous avons créé les villes pour nous rassembler et, parce que la peur de la différence était toujours présente, les quartiers pour nous différentier au sein des villes. Les villes étaient des monstres qui dévoraient tout autour d’eux pour se nourrir et s’agrandir, la nature comme les hommes. La ville se montra beaucoup plus impitoyable que la nature ou que la guerre. Elle fit disparaître nombre de nos ancêtres et les dévora vivant. Les hommes des villes détournaient les yeux quand le monstre se repaissait en espérant qu’il ne les remarque pas. Nous avons mis très longtemps pour nous en rendre compte et encore plus pour longtemps pour trouver la solution. Et même ainsi, après tout ce temps, la terre peine toujours à digérer les cadavres tentaculaires de nos cités.

Notre troisième peur fut celle de l’uniformité. Nous avions poussé si loin la peur de la différence, la peur d’être différent, que nous nous sommes aperçu que nous nous ressemblions trop. Alors, surmontant la peur de la différence, nous nous sommes permis des variations pour être différent tout en étant semblable. Et, à mesure du temps, nous nous sommes permis plus de différences. C’est sur ce chemin que nous avons rencontré le compagnon caché et sournois de la peur : le désir.

Le désir est cet étrange instinct primitif qui nous fait rechercher la possession de biens au-delà de ce qui nous est utile, mais qui nous rend différents des autres. A quoi sert-il d’avoir des dizaines de vêtements si nous n’avons qu’un  corps sur lesquels les mettre ? A quoi sert-il d’avoir plusieurs maisons si on ne peut pas y vivre en même temps ?  »


Des rires parcourent la salle. Aiyana savait qu’après l’évocation des terribles mots, ce passage permettait de chasser les idées noires de l’assistance.


« Vous riez à présent, mais nous avons agit selon nos désirs durant des milliers d’années et cela à créer d’autres terribles erreurs : le pouvoir, la possession, l’argent, et la plus perverse de toutes nos erreurs : les mondes virtuels.

Il y a fort longtemps, comme à présent, Il n’y avait pas de chef ou de dirigeant, juste des représentants auxquels une communauté déléguait la tâche de parler pour elle, comme je le fais à présent. C’était pour ces représentants une responsabilité plus qu’un honneur, la concrétisation de la confiance de ceux qui vivent avec eux plutôt qu’un droit. Et la simple gratitude des autres à l’égard de leur représentant suffisait à lui donner le courage d’assumer sa lourde tâche. Puis, parce que leur statut leur permettait d’être différent et ainsi d’atténuer leur peur d’être trop semblable aux autres, les représentants en vinrent à désirer conserver leur statut. Ils le firent d’abord en faisant en sorte d’en rester digne. Puis, quand cette dignité vint à leur manquer, à cause de l’âge ou parce que d’autres se montraient plus dignes qu’eux, ils le firent par la ruse ou par la force. Ainsi naquit l’erreur du pouvoir.

Le désir du pouvoir, celui de l’obtenir et de le conserver, fit que les représentants devinrent des chefs et les chefs devinrent des rois. Et le pouvoir se répandit comme une peste parmi les hommes. Ceux qui en voulaient une part s’accrochèrent au roi comme le fait un parasite. Le roi donna des petites bribes de pouvoir à ceux qui s’accrochaient à lui et en retour ceux-ci défendaient le roi car le roi était la source de leur propre pouvoir. A leur tour, ces personnes agirent comme le roi et attirèrent à elles d’autres personnes en donnant des bribes de leur propre bribe de pouvoir. Et ainsi de suite jusqu’à ce que le pouvoir contamine jusqu’à la cellule familiale.

Tous les hommes attrapèrent la maladie du pouvoir, il y eut ceux qui en avaient une bribe et ceux qui en désirait une. La guerre et la violence trouvèrent là un autre moyen de prospérer. La peur de perdre son pouvoir s’ajouta à la liste de nos peurs. Pendant longtemps, le sang coula pour le pouvoir. On tua mêmes des enfants pour cela quand ceux qui avaient du pouvoir décidèrent de le transmettre à leur descendance. La soif de pouvoir devint si forte que ceux qui avait du pouvoir en vinrent à cacher ce pouvoir aux yeux des autres pour éviter d’attirer les convoitises, puis, quand la technologie le permit, les hommes créèrent des mondes virtuels dans lesquels ceux qui manquaient de pouvoir purent étancher leur soif à volonté.

Le pouvoir ne fut pas la dernière de nos erreurs. Loin de là. Comme la peur de l’uniformité avait conduit à l’erreur du désir et le désir avait conduit à l’erreur du pouvoir, le pouvoir conduisit à l’erreur de la possession comme solution à la peur de l’uniformité.

Comme les rois ne voyaient plus dans les regards de ceux qui vivaient près de lui la gratitude qu’y voyaient les représentants, les rois inventèrent une autre erreur comme solution pour se sentir différent  des autres : la possession.  Les rois s’entourèrent de plus en plus de biens inutiles. Le pouvoir qu’ils détenaient leur permettait ces différences dans une sorte d’équilibre pervers. Accumulation de biens devint synonyme de pouvoir. Plus le roi avait de pouvoir et plus il pouvait accumuler de biens et se sentir différent tout en n’étant pas perçu comme différent par les autres. Pour avoir voulu accumuler trop de biens par rapport à leur pouvoir, des rois furent considérés comme « différent » et traités comme tel par la violence et la guerre.

Un équilibre dans nos erreurs semblait être atteint, mais c’était sans compter sans notre capacité à oublier les causes de nos erreurs.

La possession remplaça le pouvoir comme erreur principale de l’homme. Tout le monde voulut vivre comme un roi c'est-à-dire posséder des biens. Les biens vinrent à manquer et pour savoir à qui les allouer sans en venir à s'entre-tuer on inventa un système de correspondance avec d’autres biens. Ainsi naquit le troc et ceux qui firent du troc leur activité principale devinrent des marchands. Très vite, on choisit pour faciliter le troc de fixer la valeur des biens avec des quantités de coquillages ou de métal. Ainsi naquit la monnaie.

Loin d’être une solution, la monnaie devint une autre erreur. Dans leur soif de possession, les hommes donnèrent une valeur à tout, y compris à l’eau des rivières et à eux-mêmes et s’arrogèrent le droit de pouvoir tout échanger contre de la monnaie : la vie, la mort, l’amour, le pouvoir, la loyauté, la traîtrise. Ce fut une période de notre histoire où tout, absolument tout, avait son équivalent en monnaie, même la monnaie et la peur elle-même. Les hommes commencèrent à vouloir accumuler la monnaie et on fit la guerre et on tua pour de la monnaie. Tout le monde voulut avoir sa part de monnaie et les hommes s’ingénièrent à trouver des moyens pour générer toujours plus de monnaie jusqu’à ce qu’elle ne devienne que des nombres virtuels… et même ainsi, on continua à faire la guerre et à s’entre-tuer juste pour des nombres.

Vint l’âge où chacun de nous eut suffisamment de monnaie pour pouvoir accumuler autant de biens qu’un roi. Nous fûmes des milliards de petits rois dans nos petits royaumes dont bien souvent nous étions le seul sujet. Et la terre souffrit grandement de notre égarement.

Puis, alors que l’enchaînement de nos erreurs semblait sans fin, il se passa quelque chose d’inattendu. Les rois que nous étions devenus se sentirent seuls en leur royaume. Notre pouvoir apparut comme vain, les biens accumulés un fardeau et, en fin de compte, le besoin d’accumuler de la monnaie disparut.

La peur, la source de toutes nos erreurs, commença à se tarir en nous. 

Les rois que nous étions devenus se mirent à parler entre eux au lieu de se combattre. Des lieux de parole se créèrent dans les vastes étendues des espaces virtuels jusque là dévolus au désir, au pouvoir et à la monnaie. Les rois que nous étions devenus se parlèrent et s’écoutèrent, se regroupèrent et partagèrent. Puis vient le temps où les rois que nous étions devenus se rencontrèrent réellement et commencèrent à vivre ensemble. Et tout doucement, sans heurt et sans peur, il n’y eut plus  besoin de roi, de royaume, de pouvoir, de biens ou de monnaie. Les guerres cessèrent faute de combattants, les villes devinrent des déserts, la nature reprit ses droits et nous accueillit de nouveau.

Malheureusement tous les hommes ne prirent pas ce chemin. Il y eut longtemps des survivants des temps anciens,  perpétuant les vieilles erreurs. On les trouve dans des lieux qui sont en fin de compte devenus leurs tombeaux : les lieux de culte des anciens dieux, les engins de mort des anciennes guerres, les demeures des anciennes villes.  Ils ont fini par disparaître, seuls, loin de la vie, loin de nous. Si vous passez près de leurs tombes, ayez une pensée pour eux, pour nos frères et sœurs qui n’ont pas pu s’éveiller avant de s’éteindre.

Je suis Llyn, dite « Aiyana », du lac du nord. Je vous ai raconté la fin de l’Histoire. Cette histoire, celle de ceux qui nous ont précédés, est une histoire vraie. Je vous l’ai raconté telle qu’elle m’a été transmise sans rien ajouter ni omettre…

Nous ne devons pas l’oublier parce qu’elle est la nuit profonde de laquelle nous nous sommes éveillés, les temps de la peur que nous avons traversé, le dernier âge de notre solitude parmi les étoiles.

Nous ne devons pas l’oublier même si elle est à présent derrière nous, là où commence le chemin sur lequel nous marchons tous à présent... »

    

Pierre / Aiyana

Première version mise en ligne le 5 août 2010.

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Eau et lumière



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Terre et Lumière



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